Extrait du Commanditaire

Jeudi 16h31. En sortant à la minute de libération, sous une de ces pluies parisiennes qui n’ont aucune élégance et se contentent d’imbiber les cœurs sans rythme, je pris le chemin de chez moi en biais et sans bus, et me réfugiai à mi-parcours dans la librairie d’occasion devant laquelle je passais quotidiennement depuis trois ans sans y avoir jamais mis les pieds. Cette boutique avait quelque chose de miraculeux dans son obstination. Le quartier autour de la gare RER s’était modernisé puis embourgeoisé à la vitesse grand V. L’ancienne municipalité communiste avait été remplacée, par la grâce des immeubles de cadres moyens et de la cadence accrue des trains de banlieue, par cet électorat composite qu’on pourrait définir comme du mollasson de gauche les jours impairs et du mollasson de droite les jours pairs. J’avais dès mes vingt ans intégré de manière quasi reptilienne cette conviction ferme et reposante que les élections étaient un piège à cons. Ma première carte d’électeur avait fini brûlée dans l’évier, et je n’avais depuis jamais voté.

Le libraire, un vieux bonhomme aux mains tachées, m’expliqua qu’il avait ouvert la boutique en 1985, dans un immeuble dont son père lui avait laissé les murs, ce qui lui avait épargné le souci de gagner sa vie et lui avait offert la chose la plus précieuse au monde après l’argent, c’est-à-dire le temps. Je furetai entre les rayonnages avec cette lenteur affectée des gens qui cherchent quelque chose de précis sans vouloir l’avouer.

« Vous cherchez une idée de destination ?
— Plutôt un endroit calme. Pas trop loin de Paris.
— Pour vous ressourcer ? »

Il avait dit cela avec une malice qui me fit lever les yeux. Je tentai un sourire qui ne dut pas me sauver, parce qu’il enchaîna avant que je n’aie eu le temps de protester.

« Vous avez l’air sur le qui-vive. Ça se voit. Vous savez, je fais partie d’un réseau informel, comment dire, de libraires dans mon genre, dispersés un peu partout en France. Nous sommes une profession en voie d’extinction, peuplée de solitaires marginaux, et nous nous passons les fonds de commerce de ceux qui ferment. Plusieurs d’entre eux ont choisi cette occupation pour, disons, prendre leurs distances avec une vie antérieure qui ne supportait plus la lumière. Je peux, le cas échéant, vous donner deux ou trois adresses d’amis qui logeraient quelqu’un comme vous quelque temps. À condition que vous me preniez quelques livres, naturellement, pour occuper votre retraite. »

Il m’adressa un clin d’œil dont je ne sus jamais s’il était commercial, fraternel, ou les deux à la fois.